Jean-Luc Collignon

Jean-Luc Collignon

Vaux-Champagne : le mystère de la face cachée

Une église atypique

 

Vaux-Champagne est un village qui a toujours revendiqué une double identité tiraillé entre sa rue Haute et sa rue Basse.

L'église est campée à mi côte sur le versant nord des Monts de Champagne, là où la craie, venue du sud, règne en maître.

La pente est si raide que les bâtisseurs de l'église durent aménager une terrasse artificielle pour assurer l'assise du chevet ; ils l'ont conçu plat afin de ne pas se heurter au vide. L'origine de l'édifice  voué au culte depuis le Moyen-Age demeure incertaine : fin XIIe ou début XIIIe siècle ?

Malgré l'exiguïté du terrain, les seigneurs du lieu ont tenu à être inhumés autour de l'église ; les villageois firent le même choix jusqu'au jour où la loi les obligea à déplacer le cimetière en limite du village, sur les hauteurs. Là se dressait l'ancien moulin à vent, en bordure de la voie romaine, qui dévale, rectiligne, vers Sainte-Vaubourg. Il dominait toute la vallée de l'Aisne, et, tel un phare à l'entrée du port, il se voyait à des kilomètres à la ronde ; ses ailes s'animaient aux rudes coups de vent qui balaient le mont Frémy. Depuis longtemps le vieux moulin a disparu victime des temps modernes. Il a rendu l'âme en 1875 lors d'un incendie. Des éoliennes renaitront-elles de ses cendres ?

 

Mais retournons aux portes de l'église Saint-Rémi. En entrant par le portail principal, ouvert seulement aux "grandes" occasions, le visiteur dirige tout de suite son regard vers le chœur. La vue s'arrête sur l'assemblage des colonnes qui délimitent le carré du transept. Ici les lois de la verticalité sont mises à rude épreuve. La tour du clocher pèse si lourdement qu'elle exerce une poussée sur les piliers supportant la croisée d'ogives, les obligeant à s'incliner vers l'extérieur.

Le profil de l'arc triomphal épouse la forme du fer à cheval, une disposition unique dans l'architecture des églises de la région. Il faut se rendre dans la Marne, à Boult-sur-Suippe, pour observer un phénomène similaire ; sauf que là-bas, dans l'église Saint-Martin, le mouvement d'inclinaison des piles de l'arc triomphal s'exerce vers l'intérieur. En effet, les supports, constitués par un ensemble de colonnettes accolées, ont été refaits au XIIIe siècle ; pour réduire l'ouverture de l'arc brisé, les bâtisseurs de Boult ont retenu une solution ingénieuse en choisissant d'incliner les colonnes afin d'éviter l'effondrement de la tour romane placée au-dessus.

 

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Nef de l'église Saint-Rémi de Vaux-Champagne

 

Sans omettre de mentionner la disparition du bas-côté nord, dont il ne subsiste que les arcades rebouchées, la visite de l'église de Vaux-Champagne s'enrichit par l'examen de ses fonts baptismaux. Puisque le bas-côté nord fait défaut, lieu de leur emplacement habituel, il faut gagner celui du sud, où ils ont été remisés. Ils s'offrent au catéchumène qui pénètre dans l'église par le petit portail....le rituel est ainsi préservé.

 

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Les fonts baptismaux de Vaux-Champagne

 

La cuve baptismale et son mystère

D'emblée, la couleur gris mat de la pierre identifie la nature du matériau : le calcaire de Meuse.

La forme circulaire de la cuve avec ses quatre têtes d'angle indique du déjà vu dans la présente rubrique du blog. Un air de famille qui ne trompe pas !.

Le fût unique, central, supporte aujourd'hui la cuve, il n'est pas d'origine bien évidemment. Au départ le font baptismal reposait sur cinq colonnes en même pierre de Meuse. D'ailleurs leurs empreintes se lisent toujours sous les cous taillés en sifflet des têtes d'angle. Celles-ci sont massives, sans bouche ni oreilles. Le nez plat rejoint l'ébauche d'orbite oculaire d'où jaillissent des yeux en amande. Les têtes sont coiffées, elle arborent alternativement une mitre et une toque. Toute la surface de la pierre est piquetée et les reliefs ont des contours incertains. Il s'agit à l'origine d'un travail grossier qui a subi maintes retouches successives. La symbolique des visages énigmatiques reste la même (lire les articles de la rubrique).

Ce qui pique davantage la curiosité, c'est le décor des parois latérales.Il est sculpté dans un bas relief léger contenu dans un encadrement.

La face qui s'offre en premier à la vue, comporte un motif végétal. S'y distinguent deux larges palmettes nervurées qui font songer à des feuilles de nénuphar étalées à la surface d'un plan d'eau.

Une autre face, celle de l'ouest, la plus étrange, est animalière. Elle figure une tête de félin (?) aux oreilles tombantes. L'animal crache deux palmettes, qui, dans un élan symétrique, rejoignent ses oreilles. A ce niveau l'extrémité des palmettes se métamorphose en une tête de serpent qui engoule l'oreille avec avidité.

La face opposée (à l'est) offre le même spectacle d'horreur. La tête animalière, au dessin légèrement différent toutefois, affiche de longues oreilles pendantes, du bas de la gueule s'échappe une palmette aux ramifications symétriques, - quatre de part et d'autre -, leur mouvement ascendant s'arrête aux oreilles. Evoqueraient-elles les limbes, séjour des âmes des enfants morts sans baptême ?

La face sud demeure la plus énigmatique. Mystérieux, parce que masqué par le mur, le motif ne se laisse pas saisir sans l'obligation de déplacer la cuve. Seulement le pied qui la supporte semble bien solidaire du sol, de sorte que le jour tant attendu d'une révélation de la face cachée, n'est pas pour demain !

Heureusement la loi de symétrie s'appliquant d'ordinaire aux compositions des décors de baptistères, il y a fort à parier que le mystère révélé de la face cachée montrerait une sculpture au motif végétal.

 

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La face ouest de la cuve

Notice technique 

Ci-dessous, petite notice technique abrégée pour une aide à la visite de l'église.

 

Vaux-Champagne est le village natal de François  Le Ramée né en 1572 ; il voulait être roi de France et se fit passer pour fils légitime de Charles IX et d'Elisabeth d'Autriche. Il fut condamné à la pendaison en 1596. ( pour en savoir plus, lire : Le Curieux Vouzinois n° 18 juin 1988 ).

 

Du " Mont de Vaux " situé à 171 m d'altitude en bordure de la route qui relie Vaux-Champagne à Saulces-Champenoises, le panorama offre par beau temps une vue sur 27 villages.

 

L'église : son gros œuvre est de la fin XIIe, début XIIIe siècle ( 1180, 1200 ? ). Certains auteurs affirment que l'édifice actuel a été bâti sur les fondations d'une ancienne église du temps de Charlemagne. Cette assertion n'a jamais été confirmée par des indices archéologiques et doit être considérée comme légendaire. Charlemagne est maintes fois cité à tort comme étant à l'origine d'une possible édification des églises dans la région.

 

Extérieur

- chevet plat

- nef à deux collatéraux d'égale largeur. Celui de gauche ( au nord ) a disparu, les arcades romano-gothiques, rebouchées étaient surmontées de baies romanes. Le bas-côté droit a été refait en 1840

- sur le pignon du transept sud, au-dessus d'une niche voir l'inscription : ANNO 1810

- restes d'un début de corniche à modillons près du chevet

 

Intérieur

- nef principale plafonnée

- arc triomphal évasé ( voir ci-dessus )

- piles de section carrée, arcades en tiers-point à angles vifs, impostes simples

- chœur voûté sous ogives

autel principal

- dédié à saint Remi, patron de la paroisse

- en pierre, il a été financé par des particuliers, date de 1900

- antependium représentant la scène du baptême de Clovis par l'évêque saint Remi de Reims  assisté d'un prêtre et en présence de Clotilde

- figure de l'Agneau mystique

- piscine et culs de lampe dans le sanctuaire

- les vitraux de l'abside ont été restaurés en 1960

à droite : l'Eucharistie; vitrail de 1922 posé lors de la restauration de l'église

 

autel secondaire ( au sud )

- dédié à la Vierge et à son Cœur Immaculé (à l'origine dédié à Sainte Anne)

- date de 1899, autel en marbre

- statue de la Vierge de Notre-Dame-des Victoires. Sa diffusion est due à l'abbé Des Genettes qui établit en 1836 la confrérie de N-Dame des Victoires dans son église parisienne qui devient le berceau de la dévotion au Cœur Immaculé

- vitrail représentant sainte Anne

 

nota : avant la Révolution, l'autel nord (à gauche) était dédié à la Sainte Croix

 

mobilier

- chaire à prêcher ( la demande de sa fabrication est datée du 2 mai 1776 ) ; les panneaux de la cuve représentent les quatre évangélistes selon la vision d'Ezéchiel

le lion : saint Marc

le bœuf : saint Luc

l'aigle : saint Jean

l'ange : saint Matthieu

- 2 clés de voûte : 2 têtes de personnages énigmatiques dont une dans un rameau de feuilles de chênes

- cuve baptismale romane datée du 1er tiers du XIIIe siècle

- chemin de croix en plâtre de 1924 signé Chantrel [voir article sur Olizy]

- pierre tombale en lettres gothiques, rappelle le souvenir de Guillemette de Sorebey 1508 et de Catherine Des Champs 1540 ( voir le curieux terme de  " MADAMOISSELLE" )

- vitrail au-dessus du portail occidental représentant saint Remi, date de 1922

- statuaire provenant de dons de particuliers selon l'abbé Montouillout -1905

saint Vincent de Paul

saint Michel terrassant le dragon

saint Joseph

- les bancs qui dataient de 1899 ont été détruits ainsi que le confessionnal pendant la guerre 1914/18.

L'église transformée en ambulance n'a pas subi de gros dégâts ( 2 vitraux brisés, vases sacrés et ornements volés par les Allemands )

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Antependium de l'autel majeur : baptême de Clovis par saint Remi ( 1900 )

 

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Pierre tombale de Guillemette de Sorbey, fille de Gobert de Sorbey et sœur de Jacques

 

Guillemette épouse en 1474 Robert Deschamps, chevalier, seigneur de Vaux-Champagne, Fontaine-en-Dormois, Montmarin et autres lieux. Robert Deschamps devient de ce fait seigneur de Vouziers en partie. Il est veuf et a déjà une fille, Nicole, de son premier mariage. Il décède en 1498, il laisse Guillemette veuve avec trois fils. Elle décèdera en 1508.

Nota: Un ouvrage ancien : le Tableau généalogique historique, chronologique héraldique et géographique par de la motte et de Combles Varoquier sieur de Méricourt paru en 1788 précise page 109 / 110 que

Jean d'Ambly, troisième du nom, seigneur d'Ambly et de Vendresse en partie, fils de Lancelot et de Marie de Villiers, épousa en 1537, demoiselle Catherine Deschamps, dont les armes sont «d'or à trois chevrons de sable, accompagnés de trois annelets de gueule»

Cette Catherine Deschamps est la fille de Robert Deschamps, seigneur de Vaux-en-Champagne, de Fontaine, de Montmarin et de Vouziers, et de Guillemette de Sorbey, dont il eut cette fille unique.

A signaler que les armes des Deschamps sont reproduites sur le mur extérieur de l'église d'Olizy-Primat [Voir article à la rubrique Tableaux peints]

J-L. C.

 



15/03/2014
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