L'insolite de l'art chrétien : églises de Champagne-Ardenne

L'insolite de l'art chrétien : églises de Champagne-Ardenne

L'Arbre de Vie

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Talisman, porte bonheur, l'arbre de vie est devenu aujourd'hui un thème prisé pour le bijou de fantaisie

(photo issue du web)

 

L'arbre, modèle de vie

Au cours de ce XXIe siècle l'arbre n'aura jamais été autant l'objet d'attention de la part de l'humanité.

 

Il s'invite régulièrement dans les débats politiques et économiques. La déforestation massive de la forêt amazonienne scandalise. La Commission européenne ouvre une consultation publique sur le bien fondé de cette déforestation. La juriste Valérie Cabanes milite en faveur de l'instauration d'un droit international qui permettrait de sanctionner les crimes contre l'environnement et notamment contre la destruction des forêts.

Le botaniste Francis Hallé préconise la réhabilitation d'une forêt primaire en voie d'extinction : «Parce que l'arbre nous est vital» lance-t-il dans un appel à toutes les bonnes volontés prêtes à l'aider en rejoignant son association (1).

 

L'arbre est plus que jamais au cœur de la lutte contre le réchauffement climatique.

Quand certains réclament sa préservation, d'autres assurent sa promotion dans le but d'une exploitation lucrative comme matériau de construction, vantant ses qualités d'isolant thermique et acoustique.

 

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Depuis la nuit des temps, l'arbre a toujours fasciné les humains.

 

Par sa longévité d'abord. Sa durée de vie n'est pas à l'échelle humaine. L'arbre est souvent capable de tutoyer l'éternité. Une espèce vieille de 43 000 ans a été identifiée en Tasmanie. C'est encore Francis Hallé qui rappelle que l'arbre est potentiellement immortel dès lors qu'aucun accident n'entrave le cours de son existence (son pire ennemi étant l'être humain) puisque le cambium se regénère indéfiniment. Son secret réside dans une aptitude à maintenir une vie coloniaire. L'entraide entre individus d'une même espèce assure la longévité de la colonie.

 

L'arbre fascine encore par sa taille, sa robustesse, sa stabilité et sa force.

Les ancêtres des humains vivaient dans la canopée des arbres où ils trouvaient nourriture et sécurité. Notre cage thoracique plate, le mode de préhension de notre pouce avec les autres doigts de la main, ou la présence d'ongles à la place de griffes témoignent d'une vie arboricole passée.

 

Plus proches de nous les Celtes vouaient une vénération légendaire aux arbres.

Au 1er siècle avant notre ère, le poète latin Lucrèce affirmait déjà qu'aux premiers âges, la vie de l'homme était intimement liée à la forêt et à l'arbre : «Nos premiers aïeux habitaient les bois, les anfractuosités des montagnes et les forêts et pour se soustraire au fouet des vents et de la pluie, ils cachaient sous les broussailles leurs membres fangeux»

 

Toutes les religions du monde reconnaissent à l'arbre une fonction sacrée.

Au pays nordique, les Vikings célébraient l'Yggdrasil, leur arbre de vie en fait un frêne.

Chez les hindous l'arbre de vie est appelé Ashvattha, il représente la connaissance et la transmission de la sagesse divine. Pour le bouddhiste, l'arbre de vie est Bodhi ou Bodhimanda, celui sous lequel Bouddha aurait médité et trouvé l'illumination.

Dans le Coran l'arbre de vie est désigné sous le nom d'arbre de l'immortalité.

 

Arbor vitæ chez les chrétiens

Dans la Bible des chrétiens, au commencement du monde, l'arbre de vie est au milieu du jardin d'Éden avec l'arbre de la connaissance du bien et du mal (Gen 2 ; 9)

Eve, en mordant dans le fruit de l'arbre de la connaissance, sur les conseils insistants du serpent et en l'offrant à Adam, désobéit  à la Loi divine. Alors, pour qu'Adam et Eve n'étendent la main et ne prennent aussi du fruit de l'arbre de vie pour connaitre l'éternité, Dieu «posta à l'orient du jardin d'Éden les chérubins armés d'un glaive à lame flamboyante, pour garder le chemin de l'arbre de vie» (Gen 3 ; 24).

 

L'arbre de vie, arbor vitæ, est vite devenu symbole d'immortalité.

Il n'est donc pas étonnant de trouver sa représentation sur les pierres tombales les plus anciennes.Il en subsiste quelques unes bien décrites par les historiens d'art.

Celle de l'église Saint-Jean-Baptiste de MONTAY dans le Nord révèle le dessin sculpté «d'un tronc médian terminé par des feuilles et des bourgeons stylisés» (2)

Elle est datée du premier tiers du XIIIe siècle.

 

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à gauche la dalle de l'église Saint-Quentin de Tournai (Belgique), à droite celle de l'église Saint-Jean-Baptiste de Montay (Nord)

 

 

D'autres modèles sont connus comme ceux de l'église Saint-Quentin de Tournai en Belgique ou de l'abbaye de Fervaques à Fonsommes dans l'Aisne.

 

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L'arbre de vie sur une autre dalle funéraire (Louvain, cloître de l'abbaye Sainte-Gertrude) (3)

 

En fait les tombiers romans ont imité leurs aînés dans le choix du décor des dalles funéraires, puisque le motif de l'arbre de vie stylisé figure déjà sur les sarcophages paléochrétiens. 

L'exemplaire conservé au musée de Nîmes rivalise de beauté avec celui des Pyrénées réutilisé en 1245 pour recevoir la dépouille de l'abbé Raymond de Montpezat.

 

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le sarcophage du musée de Nîmes

 

 

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 le sarcophage de l'abbé de Montpezat

 

L'enfeu, sorte de niche creusée dans un mur pour y abriter une sépulture, connait au Moyen-Âge pareille décoration. S'y adjoint le motif de la croix comme sur cet enfeu de l'église Saint-Hilaire-le-Grand à Poitiers (Vienne)

 

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L'arbre de vie sculpté autour de la croix sur la dalle du tombeau de l'enfeu de l'église Saint-Hilaire-le-Grand (4)

 

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A cette époque moyenâgeuse l'arbre de vie s'invite aussi au pourtour des cuves baptismales avec de belles représentations sur les fonts en pierre de Meuse.

Si, comme Adam, l'homme est condamné à mourir, l'Église médiévale lui accorde un accès à la vie éternelle.

Saint Augustin affirmait au IVe siècle que, par le baptême, l'homme renaît dans le Christ et gagne l'éternité au Paradis «o fili male ex Adam nate, sed bene in Christo renate».

Plusieurs exemples de cuves sont présentés dans les pages de ce blog voir :

Ces baptistères marnais importés de la Belgique romane

Ardennes : Quelques cuves baptismales romanes

Les fonts les plus significatifs sont situés dans les églises des communes de :

Ardennes

Saint-Quentin-le-Petit (fonts de La Val-Roy)

Les Ayvelles

Estrebay

Sapogne-Feuchères

Thugny-Trugny

Marne

Heutrégiville

Pévy

Prouilly

Saint-Hilaire-le-Petit

Aisne

Chaudardes

 

Cette énumération n'est pas exhaustive.

 

Les Ayvelles 1
Saint-Hilaire-le-Petit

 

Les Ayvelles et Saint-Hilaire-le-Petit

 

Pévy
Sapogne-Feuchères

 

 

Pévy et Sapogne-Feuchères

 

 

Estrebay M

 

Estrebay

 

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Au Moyen-Âge l'arbre de vie apparait de même sur les tissus, tentures et autres tapisseries.

A l'occasion d'événements retentissants, les nobles n'hésitent pas à acquérir de précieux ornements pour séduire leurs invités et étaler une richesse, qui préfigure le signe de leur pouvoir.

 

Par exemple sous la règne de Charles VI (ce roi devenu fou), la venue en France de l'empereur de Germanie, Wenceslas, est prétexte à d'immenses préparatifs dans la cité rémoise où la rencontre doit avoir lieu. Il convient d'accueillir dignement cet hôte de marque (connu pour sa constante ivrognerie) afin de mettre toutes les chances de son côté pour réussir les négociations (ici l'affaire des anti papes).

C'est au duc Louis d'Orléans, frère du roi, que revient la mission d'aller accueillir le Roi des Romains aux portes du royaume. Parti de Paris le 19 février 1398, le duc rejoint l'empereur le 5 mars au pont de Mouzon.

Les cérémonies prévues pour les jours suivants s'accompagnent d'un déploiement de luxe incroyable. Les princes allemands sont comblés de présents pendant leur séjour à Reims et les festins pantagruéliques s'enchaînent.

Le 30 mars, Wenceslas sorti de son ivresse de la veille, se rend à Epernay pour rendre une visite à la duchesse d'Orléans. A l'occasion de cette rencontre prévue par avance, le duc d'Orléans n'a pas hésité à faire confectionner plusieurs tapisseries dont un tapis de chapelle  représentant l'arbre de vie.

Il faut dire que toute une équipe de grands maîtres tapissiers sont au service de la cour.

Jacquet Dourdin, l'un d'entre eux, est parisien et tapissier de renom. Il est l'un des fournisseurs attitrés du roi et du duc d'Orléans. Il est vraisemblablement l'auteur de ce tapis représentant un arbre de vie, dont la trace semble aujourd'hui perdue. (5)

 

Un trésor méconnu de la cathédrale de Reims

La cathédrale Notre-Dame de Reims conserve des pièces de broderies méconnues du public.

La plus ancienne d'entre elles est une chasuble "en drap d'or découpé, décoré de perles fines. Elle date du XIIIe siècle ; la broderie a été réappliquée sur soie rouge" (6) Elle représente l'arbre de vie dont " le dessin est large et rappelle les pentures des anciennes portes d'église. Il y avait autrefois des pierres fines, elles ont disparu et sont remplacées par du fil d'or guipé en relief " (6).Cette chasuble de satin rouge avec les orfrois d'un arbre couvert de petites perles est un don de Guillaume de Joinville archevêque de Reims mort en 1226.

 

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la chasuble du XIIIe siècle

 

Le motif de la croix est remplacé par celui de l'arbre avec un tronc médian rectiligne d'où s'échappent symétriquement de grosses feuilles d'eau en forme de S, similaires à celles rencontrées sur les dalles funéraires ou les sarcophages antiques.

Cette chasuble était portée par l'archevêque lors de certaines obsèques.

Tout comme dans le rituel de l'encens, dont la fumée représente la prière qui monte au ciel, l'arbre de vie rappelle que celle du défunt est remise dans les mains de l'Auteur de la vie pour qu'il l'accueille dans son infinie bonté.

 

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La même chasuble

Extrait de l'ouvrage : "La broderie du XIe siècle jusqu'à nos jours d'après des spécimens authentiques et les anciens inventaires" M. Louis de Farcy - 1890

Descriptif :

25. Broderie en fil d'or et perles fines . Cathédrale de Reims

"Le fond du vêtement a été renouvelé mais la broderie a été détachée d'un ornement ainsi décrit en 1622 :«Une chasuble de satin rouge, avec orfroi en mode d'arbres, couverts de petites marguerites et de perles, brodés à l'entour d'une petite bande d'or, du don de Guillaume de Joinville archevêque de Reims (mort en 1299). La plupart des pierres ont été prises pour appliquer au grand autel l'an 1572, réservé cent dix-sept perles d'Ecosse. L'an 1620 s'est trouvé seulement 66 chatons, garnis de perles.»

Ne dirait-on pas une de ces vigoureuses pentures qui s'étalaient sur les portes de nos cathédrales ? Sur un fond de fil d'or, s'enlèvent des rinceaux délicats en perles : la place des pierres fines est remplie aujourd'hui par du fil d'or guipé en relief.

Benoit, abbé anglais, avait donné à son monastère en 1184 une chasuble analogue.: «sur le tissu noir, brillaient, devant et derrière, des arbres d'or. Elle était tout entière couverte de pierreries». Dictionnaire d'orfèvrerie chrétienne col. 371

 

 

Le chasublier de la cathédrale renferme d'autres modèles plus récents au décor identique.

 

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chasuble 2 001

 

 

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Dans l'art chrétien l'arbre de vie n'est pas l'apanage du passé. Il occupe par exemple dans une composition très stylisée, tout l'espace de la verrière du chœur de la cathédrale de la Résurrection d'Evry réalisée en 1996 par l'architecte suisse Mario Botta.

 

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La cathédrale de la Résurrection Saint-Corbinien d'Evry (Essonne)

 

 

Aujourd'hui l'arbre de vie a surtout conquis le marché du bijou. De nombreux sites web proposent une vente par correspondance de ces articles qui plaisent beaucoup.

 

"My-love-bijoux.be" est du nombre.

 

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Quelques-unes des réalisations proposées par la boutique My-Love de Waterloo (Belgique).

 

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(1) https://www.foretprimaire-francishalle.org

(2) https://www.persee.fr/doc/rnord_0035-2624_1980_num_62_247_3736

(3) Dalles funéraires romanes tournaisiennes en Belgique dans Art & Fact n°2 -1983 p.53 à 71

(4) http://jalladeauj.fr/mortromane/styled-2/ (Joël Jalladeau : La mort dans l'art roman)

(5) Voir : catalogue analytique des archives de M. le baron de Joursanvault tome 1 - 1838 ; Paris, Arras et la cour : les tapisseries de Philippe le Hardi et Jean sans Peur, ducs de Bourgogne - Katherine Wilson dans Revue du Nord - 2011- n°389 pages 11 à 31 ; Etudes sur le théâtre français au XIVe siècle - Le Jour du Jugement - Mystère français sur le Grand Schisme - Emile Roy - Spatkine Reprints 1976 Genève p.148 et suivantes ; La vie politique de Louis de France, duc d'Orléans - Eugène Jarry - 1889.(toutes ces références sont accessibles depuis internet).

(6) Les ornements religieux - La broderie et l'orfèvrerie à l'exposition de Reims dans : Bulletin Monumental de France 1895- Ser 6 - T10- Vol 60 - page 169.



24/05/2021
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